Les Éditos de l'AFEF

La polyploïdie hépatocytaire : de la biologie fondamentale aux nouveaux défis du CHC

Par : Couty Jean-Pierre
CRC INSERM U1138 - Département Génome et Cancer - Centre de Recherche des Cordeliers, Paris

Le foie est un organe d’exception, dont la signature biologique la plus singulière est sans doute la polyploïdie hépatocytaire. Longtemps perçue comme un simple marqueur de sénescence ou de différenciation, la variation du nombre de chromosomes est aujourd’hui reconnue comme un acteur central de la plasticité du génome. Ce changement de paradigme doit énormément aux travaux de notre collègue, la Dr Chantal Desdouets, Centre de Recherche des Cordeliers, CRC INSERM U1138,  qui explore avec une ténacité exemplaire les mécanismes du cycle cellulaire et de la ploïdie depuis plus de 20 ans.

Son dernier article, publié dans le Journal of Hepatology (2025), marque un tournant en réconciliant la biologie cellulaire de pointe avec les enjeux translationnels de la prise en charge du carcinome hépatocellulaire (CHC).

La science fondamentale : Le “Whole Genome Doubling” (WGD) comme moteur évolutif

Au niveau fondamental, l’étude lève le voile sur l’architecture complexe de l’hétérogénéité intratumorale. En couplant une analyse de pathologie numérique à haute résolution (portant sur plus de 260 000 noyaux) et la transcriptomique spatiale, l’équipe de Chantal Desdouets a démontré que le CHC n’est pas une masse monolithique, mais une mosaïque dynamique.

Le travail révèle un mécanisme biologique clé : l’émergence de foyers hyperploïdes (HP) à partir d’une base tumorale diploïde. Ce processus de doublement du génome entier (WGD) n’est pas un événement anodin. Il agit comme un catalyseur de l’instabilité génomique, permettant aux cellules tumorales d’accumuler des altérations chromosomiques massives. Ces cellules hyperploïdes présentent une signature moléculaire spécifique, caractérisée par une suractivation des voies de réparation de l’ADN en réponse à un stress de réplication intense, leur offrant un avantage sélectif pour s’adapter et progresser.

L’application translationnelle : Vers une stratification moléculaire

La force de ce travail est de transformer cette complexité biologique en un outil de précision pour le clinicien. L’étude établit une corrélation robuste entre la structure génomique de la tumeur et le devenir du patient :

L’empreinte de l’agressivité : Les tumeurs présentant une prédominance de cellules hyperploïdes (HP-HCC) sont étroitement liées à la “classe de prolifération”. Elles se distinguent par une fréquence élevée de mutations TP53 et des caractéristiques de “stemness” (cellules souches tumorales).

Une nouvelle lecture pronostique : En identifiant ces foyers HP au sein de tumeurs apparemment diploïdes (tumeurs mixtes DP/HP), les chercheurs ont mis en évidence un mode d’évolution clonale branchée. Cette découverte permet d’envisager la ploïdie comme un biomarqueur spatial, capable de prédire le risque de récidive et la résistance thérapeutique en plus des critères morphologiques standards.

Une expertise internationale au service de l’AFEF
Chantal Desdouets incarne cette recherche française exigeante et d’excellence, dont la vision à long terme permet aujourd’hui de décrypter les trajectoires évolutives des tumeurs. En démontrant que la polyploïdie est plus que jamais “on the block”, elle nous rappelle que la compréhension fine des mécanismes fondamentaux du vivant est le seul levier efficace pour déverrouiller les verrous thérapeutiques de demain.

L’AFEF se réjouit de cette étude portée par des chercheurs qui, du microscope au lit du patient, redéfinissent les frontières de notre discipline.