Éditorial – Octobre vert, mois de sensibilisation au cancer du foie
Chaque année, le mois d’octobre est l’occasion de rappeler une réalité que la communauté hépatologique française connaît bien mais que le grand public, et parfois les médecins non spécialistes, sous-estiment encore : le cancer du foie, comprenant deux sous-type principaux -le carcinome hépatocellulaire (CHC) et le cholangiocarcinome intra-hépatique (iCCA)- demeure l’un des cancers de plus mauvais pronostic en France, critère défini par une survie à 5 ans inférieure à 30 %. Cette situation n’est pourtant pas une fatalité. L’expérience internationale, et en particulier le modèle japonais, démontre qu’un dépistage structuré, couplé à des actions de sensibilisation soutenues, peut transformer radicalement le pronostic de cette maladie.
Un diagnostic trop souvent tardif, une maladie hépatique trop souvent méconnue
Un travail réalisé à partir des données du Système National des Données de Santé (SNDS) sur un échantillon représentatif de patients atteints de cancer du foie a été présenté lors du congrès de l’Association Française pour l’étude du foie (AFEF) en 2025 (C Costentin, CHU Grenoble). Ses résultats méritent d’alerter l’ensemble de la communauté médicale : dans plus de la moitié des cas, la maladie hépatique chronique sous-jacente — le plus souvent une cirrhose — n’était pas connue avant le diagnostic du cancer, et a donc été découverte au même moment que celui-ci, soulignant qu’aujourd’hui encore, un pourcentage substantiel de patients échappe au dépistage semestriel du cancer du foie, pourtant associé au diagnostic précoce et à l’accès à un traitement à visée curative. Conséquence : dans ce travail portant sur la période 2015-2021, moins d’un quart des patients avait pu bénéficier d’un traitement à visée curative au cours du suivi.
Ces chiffres traduisent un double échec du parcours de soins actuel : d’une part, un défaut de repérage précoce de la maladie du foie elle-même (fibrose avancée, cirrhose), qui devrait précéder et déclencher la mise en place d’un dépistage ; d’autre part, lorsque la cirrhose est bien identifiée, une insuffisance d’adhésion ou de mise en œuvre du dépistage semestriel recommandé, qui permettrait de détecter le cancer du foie à un stade précoce, accessible à un traitement curatif.
Le contre-exemple japonais : la preuve qu’une autre trajectoire est possible
Le Japon offre un contre-exemple particulièrement instructif. Ce pays a mis en place dès les années 1980 un programme national de dépistage reposant sur l’échographie et le dosage de marqueurs tumoraux, pris en charge par l’assurance maladie et recommandé tous les 3 à 4 mois chez les patients à très haut risque, et tous les 6 mois chez les patients à haut risque.
Ce dispositif a été accompagné, dès 1995, d’une campagne nationale de sensibilisation — le « Stop HCC Campaign » — reconduite chaque année, avec un maillage territorial remarquable : chacune des 47 préfectures japonaises dispose d’un référent en hépatologie, désigné par la Société Japonaise d’Hépatologie, chargé de former chaque année les professionnels de santé non spécialistes ainsi que le grand public au repérage des populations à risque et à l’importance du dépistage précoce.
Les résultats sont sans appel. Sur la période 2010-2013, plus de 60 % des patients atteints de CHC ont pu bénéficier d’un traitement curatif (résection, ablation). La survie à 5 ans est passée de 5 % pour les patients diagnostiqués entre 1978 et 1980 à 58 % pour ceux diagnostiqués entre 2010 et 2013, et la mortalité par CHC, après un pic en 2002, décroît continûment depuis lors. Cette réussite repose sur une action conjointe et prolongée dans le temps : des autorités de santé, des sociétés savantes et des associations de patients, ayant fait du dépistage du cancer du foie une véritable priorité de santé publique.
Une épidémiologie et un contexte différents, qui n’enlèvent rien à la pertinence d’agir
Il serait naïf de vouloir transposer telle quelle la réussite japonaise sans tenir compte des différences de contexte. Une adhésion aux programmes de dépistage organisés plus généralement élevée au Japon, y compris pour d’autres cancers, a pu contribuer à ces résultats, reflet possible de différences culturelles et organisationnelles entre systèmes de santé, qu’il convient de reconnaître sans pour autant s’en satisfaire.
Ces différences épidémiologiques et organisationnelles ne doivent toutefois pas servir de prétexte à l’inaction. Qu’elle soit virale, métabolique, liée à l’alcool ou à une maladie rare, l’existence d’une cirrhose expose au risque de cancer du foie, et sa prise en charge dans un programme de dépistage structuré est essentielle. Nous devons collectivement nous fixer un objectif ambitieux mais atteignable : doubler, d’ici dix ans, le taux de traitement curatif du cancer du foie en France, en le faisant passer d’environ 25 % aujourd’hui à 50 %, comme un jalon intermédiaire vers les niveaux observés au Japon. Nous avons montré que cela était possible aussi en France. Dans les cohortes nationales CHC 2000, ANRS CIRVIR et CIRRAL, ou des patients avec une cirrhose documentée étaient suivis de façon structurée, les taux de traitement curatifs pour les patients ayant développé un cancer du foie dépassaient même les 50% (Trinchet 2011, Trinchet 2015, Costentin 2018, Ganne Carrié 2018).
Une opportunité pour la France, forte de son système d’assurance universelle
La France dispose d’atouts que de nombreux systèmes de santé de la région Asie-Pacifique n’ont pas. C’est précisément ce que souligne la « Roadmap for HCC Surveillance and Management in the Asia Pacific », publiée en 2025 sous l’égide de l’APAC Liver Disease Alliance et co-signée par le Pr Kudo : le modèle japonais, structuré selon les grandes étapes du parcours patient — sensibilisation, prévention, détection précoce, diagnostic, accès aux soins — constitue une référence adaptable à d’autres systèmes de santé, à condition de tenir compte des ressources, des infrastructures et des spécificités de chacun.
Or, contrairement à plusieurs pays de la zone Asie-Pacifique où l’absence de couverture maladie universelle ou l’insuffisance de remboursement des examens de surveillance constituent un frein majeur, la France bénéficie déjà d’une assurance maladie universelle, d’un maillage hospitalier et libéral, et d’une expertise hépatologique reconnue. Les freins identifiés dans notre pays ne sont donc pas structurels au premier chef, mais relèvent davantage de l’organisation du repérage de la maladie hépatique chronique, de l’adhésion au dépistage, et du portage politique et sociétal de cet enjeu de santé publique.
Ce que l’AFEF peut porter dès aujourd’hui
À l’image du modèle japonais et des recommandations de la Roadmap Asie-Pacifique, plusieurs leviers pourraient être mobilisés rapidement en France :
- Renforcer le repérage précoce de la fibrose et de la cirrhose, en population à risque (consommation excessive d’alcool ; obésité, diabète, syndrome métabolique facteurs de risque de stéatopathie métabolique -MASLD ; hépatites virales B et C), avant même la survenue du cancer, condition indispensable pour qu’un dépistage semestriel puisse être proposé en amont plutôt que découvert a posteriori. Les outils et les recommandations existent (EASL-EASD-EASO guidelines 2024), mais les tests spécialisés de fibrose doivent pouvoir être remboursés en dehors des étiologies virales.
- Structurer et sécuriser l’adhésion au dépistage semestriel chez les patients cirrhotiques déjà identifiés, en s’appuyant sur le statut d’Affection de Longue Durée (ALD) des patients atteints de cirrhose comme déclencheur d’un rappel systématique — par courrier, par exemple — les invitant à réaliser l’échographie + dosage AFP recommandé, sur le modèle des dépistages organisés déjà fondés sur l’âge (cancer colorectal) ou le sexe (cancer du sein). Les données du SNDS pourraient être mobilisées pour objectiver les taux réels de couverture et identifier les points de rupture dans le parcours de soins.
- Déployer des campagnes de sensibilisation annuelles, encadrées par l’AFEF, à destination tant du grand public que des médecins généralistes et autres professionnels de santé non spécialistes, sur le modèle du « Stop HCC Campaign » japonais.
- Désigner des référents régionaux en hépatologie, chargés de l’animation locale de la sensibilisation et de la formation, à l’image du dispositif des 47 préfectures japonaises.
- Faire du dépistage du cancer du foie une priorité de santé publique affichée, en lien avec les autorités sanitaires, à l’instar de la mobilisation conjointe obtenue au Japon entre société savante, ministère de la santé et associations de patients.
Conclusion
Le constat sur la situation du cancer du foie en France est sévère, mais il n’a rien d’irréversible. L’exemple japonais démontre qu’avec une volonté politique soutenue, une organisation structurée du dépistage et un effort de sensibilisation inscrit dans la durée, il est possible de multiplier par deux ou trois le taux de traitement curatif du cancer du foie et de faire reculer durablement sa mortalité — et ce, malgré des différences d’épidémiologie et de contexte qui ne sauraient justifier l’attentisme. La France, avec son système d’assurance universelle et son expertise hépatologique, a les moyens de cette ambition. Les données des cohortes structurées montrent que l’objectif peut être atteint. Fixons-nous collectivement un objectif clair et mesurable : doubler d’ici dix ans le taux de traitement curatif du cancer du foie, d’environ 25 % à 50 %. Il est temps de transformer ce constat en action, et de faire sortir, dans les années à venir, le cancer du foie de la liste des cancers de plus mauvais pronostic en France.

Références :
- Zannou V. et al. Cancers primitifs du foie en France : le diagnostic tardif de la maladie hépatique sous-jacente constitue le principal obstacle à un traitement curatif de première intention Abstract AFEF 2025 (CO_31)
- Kudo M. Surveillance, Diagnosis, and Treatment Outcome of Hepatocellular Carcinoma in Japan: 2023 Update. Liver Cancer. 2023;12:95-102.
- Kudo M, Oanh BT, Chen CJ, et al. Roadmap for HCC Surveillance and Management in the Asia Pacific. Cancers. 2025;17:1928.
- Kudjawu YCet al. Fréquence des facteurs de risques de carcinome hépatocellulaire en France en 2017 : étude à partir de l’appariement des informations du Système national de données de santé. Bull Epidémiol Hebd. 2020 (31-32):639-48. http://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2020/31-32/2020_31-32_5.html
- EASL-EASD-EASO Clinical Practice Guidelines on the Management of Metabolic Dysfunction-Associated Steatotic Liver Disease (MASLD). European Association for the Study of the Liver (EASL), et al. Obes Facts. 2024. PMID: 38852583
- Trinchet et al. Ultrasonographic surveillance of hepatocellular carcinoma in cirrhosis: a randomized trial comparing 3- and 6-month periodicities. Hepatology. 2011 Dec;54(6):1987-97. doi: 10.1002/hep.24545.
- Trinchet et al. Complications and competing risks of death in compensated viral cirrhosis (ANRS CO12 CirVir prospective cohort). Hepatology. 2015 Sep;62(3):737-50. doi: 10.1002/hep.27743.
- Costentin et al. for ANRS CO12 CirVir Group. Compliance With Hepatocellular Carcinoma Surveillance Guidelines Associated With Increased Lead-Time Adjusted Survival of Patients With Compensated Viral Cirrhosis: A Multi-Center Cohort Study. Gastroenterology. 2018 Aug;155(2):431-442.e10.
- Ganne Carrié et al. for CIRRAL Group.Estimate of hepatocellular carcinoma incidence in patients with alcoholic cirrhosis. J Hepatol. 2018 Dec;69(6):1274-1283.